Aurore : le silence d'un peuple dénonçé
Les comédiens du film Aurore, du réalisateur Luc Dionne,
s’entendaient tous pour dire la même chose lors de leur
passage en Outaouais en tournée promotionnelle. Ce film en
est un qui doit réveiller les gens et leur faire prendre
conscience d’une chose : la loi du silence peut parfois mener
à des histoires horribles comme celle d’Aurore Gagnon.
«Le coupable n’est pas seulement la main qui frappe»,
explique intelligemment la jeune Marianne Fortier, alias Aurore.
Bien que Marie-Anne Houde, dite «la marâtre»,
soit celle qu’on identifie comme la seule coupable, c’est
aussi et en grande partie le silence des gens qui a mené
à la mort de la petite Aurore, 10 ans, décédé
en 1920 des sévices de sa belle-mère.
«Si les gens du village seraient intervenus ne serait-ce
qu’une heure plus tôt, probablement qu’Aurore
aurait été sauvée, clame l’interprète
du père de la jeune fille, Serge Postigo. Dans ce temps-là,
il y avait l’emprise de l’église, qui n’excuse
pas le silence des gens, et aujourd’hui, elle n’est
plus très influente et de tels évènements surviennent
encore très près de chez nous.»
Pour Hélène Bourgeois-Leclerc, qui interprète
Marie-Anne Houde, on a tous une responsabilité envers les
autres quand nous sommes témoins de choses comme celle-là.
«C’est certain que ce n’est peut-être pas
aussi grave que ce qui arrive dans le film, mais on a tous déjà
entendu des voisins se chicaner sans intervenir, par exemple.»
Selon Serge Postigo, vaut mieux se tromper que d’intervenir
trop tard. «Il faut le voir comme un geste pour les enfants
et non contre les parents, explique-t-il. Voyons-le comme un geste
héroïque envers ces jeunes.»
Le réalisateur et scénariste du film, Luc Dionne,
a voulu faire un film qui amènerait les gens à réfléchir.
«Je n’étais pas très chaud à l’idée
de faire un tel film lorsque Denise (Robert) m’en a parlé,
raconte-t-il. Je me suis par contre documenté sur le sujet
et je me suis rendu compte que l’histoire était plus
large qu’un grenier, qu’une maison. C’est aussi
pour remettre le sujet de la maltraitance des enfants sur la table.
Ce qui m’intéresse, c’est le cœur du drame,
le silence.»
Au plus profond d’eux-mêmes
Afin d’interpréter de tels personnages, tous ont eu
une approche plus ou moins différente, qui, au bout du compte,
donne le résultat escompté. «C’est mon
premier film, donc c’était beaucoup de travail, de
dire Stéphanie Lapointe, qui joue le rôle de la mère
naturelle de la petite Aurore Gagnon. Il y a certaines scènes
que j’appréhendais, comme ceux à l’hôpital
où il fallait que je mette le doigt sur les nuances. J’ai
passé par une grande palette d’émotions et je
ne pensais pas qu’un personnage pouvait t’habiter autant.
Quelques fois, en revenant à la maison, je pouvais pleurer
pendant deux heures.»
Quant à Hélène Bourgeois-Leclerc, qui en est
à son premier long métrage, elle a dû beaucoup
se documenter pour pouvoir interpréter une femme comme la
marâtre. «Comme je ne vis pas ce genre de situation,
c’était assez restreint chez moi. C’est drôle
à dire, mais j’ai quand même adoré mon
personnage. Bien sûr, je n’endosse pas les gestes de
Marie-Anne Houde, mais j’étais honoré de jouer
la marâtre, un rôle hyper-complexe.»
Marianne Fortier, qui a été choisit parmi «9311
jeunes filles» pour interpréter le rôle d’Aurore,
entre autres pour son regard profond, avoue avoir eu du plaisir
à jouer un rôle comme celui-ci et être sur un
nuage durant le tournage tout en réalisant le propos de l’histoire.
«Ce n’est pas si dur à jouer, car on a toutes
les mêmes émotions en nous. En étant comédien,
on peut aller chercher tout cela. C’est comme jouer au ping-pong,
explique-t-elle en riant. Par exemple, la scène où
Marie-Jeanne vient chercher Aurore pour aller manger, elle est triste,
ce qui me rend triste, et ainsi de suite.»
Malgré tout, certaines scènes se sont avérées
très difficiles, comme celle du tisonnier. «C’était
très ‘heavy’ à jouer, explique Hélène
Bourgeois-Leclerc. On a dû la recommencer plusieurs fois,
j’ai du sortir et respirer, sinon je n’aurais pas été
capable.» Même Marianne Fortier, qui n’avait pas
eu grand chose à faire dans cette scène, l’a
trouvé très difficile. «C’est surtout
difficile, car je sais que c’est une vraie histoire qui est
arrivé à une fille de mon âge.»
Serge Postigo, alias Télésphore Gagnon, avoue ne
pas avoir eu trop de misère à jouer le rôle
d’un père, qui, au fond, laisse tomber sa fille et
l’abandonne à son sort.«C’est beaucoup
plus dur à regarder qu’à faire. La première
chose à faire, c’est d’arrêter tous jugements
de valeur. Ensuite, ça devient un geste d’acteurs.
Pour prendre conscience de ce que l’on tourne et de la dureté
du propos en le jouant, il faudrait avoir un regard extérieur
sur notre propre jeu. Sur le coup, je plongeais en moi. Je crois
que nous avons tous un côté sombre en nous, et en jouant
Télésphore, j’ai sorti ce côté
de moi que je ne connaissais pas et que les gens ne connaissaient
pas.» Il avoue tout de même qu’en écoutant
le film, il était comme n’importe quel spectateur,
bouleversé.
Malgré la dureté du propos et de certaines scènes,
tous on pris un malin plaisir sur le plateau de tournage. «Je
n’ai pas d’enfants et je me suis retrouvé avec
plusieurs en même temps. C’était vraiment amusant
et je vais m’ennuyer de ça, explique Luc Dionne.»
Pour Stéphanie Lapointe, Hélène Bourgeois-Leclerc
et Marianne Fortier, ce fut des heures de plaisirs entre les scènes.
Pour chacun d’entre eux, ce film en est un coup de poing,
un film choc, qui diffère totalement du film «Aurore,
l’enfant martyre» réalisé en 1952. «C’était
un film d’horreur inspiré de l’histoire d’Aurore.
C’était en partie de la fiction. Aujourd’hui,
tout ce qui est raconté dans le film est véridique
et chronologique», de dire Hélène Bourgeois-Leclerc.
Le film aura sans doute un effet d’entraînement incitant
les gens à dénoncer les personnes qu’ils savent
violentes envers leurs enfants. «Si ça peut amener
une personne à dénoncer quelqu’un, le film aura
valu la peine», conclut Serge Postigo.
Source: Site
internet de info07.com
Auteur: Marie Pier Lécuyer
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