Un siècle en un soir
Rarement a-t-on donné autant de place et une attention aussi
sensible à la chanson. Le spectacle Avec le temps, cent ans
de chanson, que l’on a entendu dimanche à l’auditorium
du collège Lionel-Groulx, avait pour grande vedette la chanson
québécoise francophone. Le fait qu’elle soit
défendue par des comédiens chanteurs a admirablement
bien servi cette mise en scène de l’époque par
les textes.
Avec le temps, cent ans de chanson, un spectacle sensible et rigoureux.
On y retrouve les Serge Postigo, Kathleen Fortin, Hélène
Major, Linda Johnson, Jacques Godin, Louise Forestier et Louis Gagné.
C’est dans un décor sobre de Claude Goyette, qui se
transforme en un tournemain sous le jeu d’éclairage
efficace de Michel Beaulieu, que la troupe de six comédiens
rassemblés autour de Louise Forestier nous a livré
cet admirable florilège, dont il faut souligner la qualité
de recherche et la pertinence du choix.
Plus personne n’ignore le talent d’interprète
de Louise Forestier et nous avions eu un aperçu du potentiel
de Serge Postigo et Linda Johnson comme chanteurs, lesquels sont
techniquement très forts et nantis de voix tout à
fait intéressantes. Jacques Godin se tire bien d’affaire
malgré un registre de voix très court et les nouveaux
venus Hélène Major et Louis Gagné ont brillamment
défendu les textes qu’on leur a confiés. Mais
la révélation de cette troupe se nomme Kathleen Fortin.
Il faut dire qu’une des interprétations qu’elle
livre de La Bolduc a réanimé le spectacle, lors d’un
moment un peu creux de la première partie. Son rigodon complètement
éclaté nous a démontré qu’avec
l’énergie nécessaire, la maîtrise de la
diction et un grain de folie, ce genre musical permet des choses
jusque-là insoupçonnées. D’une part,
son énergie fouettait le spectacle quant il le fallait et
Kathleen Fortin savait aussi émouvoir, en suivant avec finesse
les méandres émotifs de chansons profondes et troublantes.
Même si les quatre filles de ce spectacle superbement mis
en scène ont impressionné tour à tour et de
plusieurs façons, notamment Linda Johnson avec une large
part du spectacle à assumer, Kathleen Fortin a su ajouter
cette performance que l’on n’attendait pas et qui signe
l’ensemble.
Les lignes de texte sont rares entre les chansons, la narration
est volontairement laconique afin de laisser le soin aux textes
savamment choisis de raconter l’époque. Et ça
marche. Il y a bien sûr les incontournables Ne me quitte pas
et Les feuilles mortes qui ont donné lieu à des moments
aussi exaltés et profonds que le propos de ces textes, mais
ce sont très souvent les chansons quelque peu oubliées
qui s’avéraient les plus intéressantes.
Il faut féliciter Louise Forestier pour le choix de textes
toujours éminemment pertinents, des chansons ancrées
dans la mémoire du siècle comme autant de fossiles
tatoués sur la pierre du temps. Jamais les artistes n’ont
cherché à se superposer aux paroles de leurs chansons
et l’instigatrice a eu cette intelligence de faire confiance
au spectateur, en ne donnant que le minimum de clés interprétatives
dans les dialogues d’enchaînement. Pour le reste, les
comédiens se sont laissé porter par l’écriture
et nous les avons suivis avec ravissement. Pour une fois, la musique
était dans les mots et il fallait écouter les phrases
pour suivre la ligne mélodique. Vivement des cours d’art
dramatique à tous les chanteurs du Québec.
Auteur: Luc Proulx
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